Henry Lerolle retrouve Saint-Martin-des-Champs

Publié le 16 août 2026

Pour la première fois depuis leur dépose, les quatre grandes compositions conçues par le peintre dialoguent de nouveau avec l'architecture de l'église, retrouvant l'emplacement précis pour lequel elles avaient été imaginées il y a plus de cent trente ans.

Henry Lerolle retrouve Saint-Martin-des-Champs

Lorsque les trois dernières toiles d'Henry Lerolle ont repris leur place dans le chœur de Saint-Martin-des-Champs cet été, c'est tout un décor monumental qui s'est recomposé.  Cette repose marque l'aboutissement d'un chantier engagé par la Ville de Paris, auquel s'est associée la Société des Amis d'Henry Lerolle pour la sécurisation des œuvres, tandis que le mécénat a contribué à la restauration de L'Ange avec les attributs de saint Martin centurion.

Une église née d'un pari

Léon Leymonnerye, Saint-Martin, rue des Marais, 1869. © Musée Carnavalet - Histoire de Paris.

Rien ne laissait pourtant présager qu'une église construite dans l'urgence deviendrait un écrin pour un tel ensemble artistique.

Au milieu du XIXᵉ siècle, le nord-est parisien change de visage. Le percement du canal Saint-Martin, le développement des activités industrielles, les transformations haussmanniennes et l'arrivée de nouveaux habitants rendent indispensable la création d'une paroisse.

En 1854, l'archevêque de Paris, Mgr Sibour, décide donc d'y faire bâtir une église. Les moyens sont limités, le terrain particulièrement contraint, coincé entre les immeubles existants. L'architecte Paul Gallois doit composer avec un calendrier serré, un budget réduit et un édifice voulu provisoire. Pensée pour être remplacée à terme par un édifice plus pérenne, l’église est élevée rapidement en bois et en stuc.

Consacrée dès 1856, l'église n'a pourtant jamais été remplacée. Au fil des décennies, elle s'enrichit donc progressivement de vitraux, de sculptures, de mobilier, d'un clocher et surtout d'un exceptionnel programme décoratif consacré à saint Martin.

Deux peintres pour raconter saint Martin

Parce qu’elle est construite entre les immeubles existant, Saint-Martin-des-Champs ne dispose pas de vitraux bas. Dans les années 1890, le curé Picaud entreprend d’orner les murs aveugles, dans l’optique de transformer profondément l'intérieur de l'église.

Onze toiles monumentales sont commandées au peintre Félix Villé. Membre de la Confrérie de Saint-Jean, précurseur des Ateliers d'Art Sacré, Villé compose un cycle complet, retraçant la vie et les miracles de saint Martin, où se mêlent influences médiévales, naturalistes et symbolistes.

Ramon Casas, Portrait d'Henry Lerolle, v. 1902. © MNAC.


Le chœur reçoit quant à lui quatre compositions d'Henry Lerolle. Peintre reconnu, collectionneur et figure importante de la scène artistique parisienne, Lerolle est déjà présent dans les collections nationales lorsqu'il réalise cet ensemble. Présentées au Champ-de-Mars lors de l'Exposition nationale des Beaux-Arts de 1890 avant leur installation dans l'église, ses œuvres témoignent d'une approche très différente de celle de Villé. Là où la nef raconte les épisodes de la vie du saint, Lerolle privilégie les grandes compositions allégoriques et les figures monumentales.

Le Songe de saint Martin, Saint Martin partageant son manteau et les deux anges portant les attributs du saint composent ainsi un décor pensé à l'échelle du chœur tout entier.

Restaurer des œuvres centenaires

Leur restauration a commencé par plusieurs mois de décrassage. Les infiltrations, la poussière et la fumée des cierges avaient laissé d'importants dépôts sur les surfaces picturales. Les restaurateurs ont toutefois dû adapter leurs méthodes : la matière extrêmement sensible des œuvres ne permettait pas l'emploi de solvants agressifs. Chaque nettoyage a donc été conduit progressivement, avec des protocoles spécifiquement développés pour respecter la fragilité des peintures.

Une fois la couche picturale traitées, le chantier s'est poursuivi sur les supports. Les tableaux présentaient notamment un problème particulièrement délicat : les toiles adhéraient par endroits à leur châssis, provoquant des déformations visibles sur la couche picturale.

Pour renforcer durablement les œuvres, une toile de polyester, appelée « toile aveugle », a été placée entre la peinture et son châssis. Une seconde protection a également été installée au revers afin d'empêcher les poussières et les dépôts de s'accumuler derrière les œuvres, là où ils sont particulièrement difficiles à éliminer.

Dans le même temps, les cadres ont eux aussi fait l'objet d'une restauration complète afin de retrouver un état de conservation compatible avec les exigences actuelles.

Une repose millimétrée

La dernière étape du chantier était sans doute la plus délicate. Contrairement à un tableau de musée, ces œuvres n'ont jamais été pensées pour être déplacées ; elles ont été conçues pour occuper parfaitement les espaces du chœur de Saint-Martin-des-Champs.

Leur remise en place a donc nécessité une précision extrême. Chaque toile devait retrouver son emplacement au centimètre près, en s'insérant dans une architecture qui n'offre quasiment aucune marge de manœuvre.

Le chantier se poursuit

Le retour des quatre peintures du chœur ne sonne pas la fin de la restauration des grands décors de Saint-Martin-des-Champs.

Depuis 2025, les interventions se succèdent : restauration du premier tableau de Félix Villé, remise en place du chemin de croix, restauration des faux appareils peints dissimulés derrière les œuvres... Les dix autres toiles de Villé feront, elles aussi, l'objet de campagne successives, à raison d'une ou deux restaurations et repose par an.

Au fil de ces interventions, c'est tout le programme décoratif imaginé à la fin du XIXᵉ siècle qui retrouve progressivement son unité, révélant la richesse patrimoniale d'une église dont l'ambition artistique dépasse largement ce que la modestie de sa construction pouvait laisser imaginer.

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